Au fond des artères de la ville, j'écris l'absence tard quand les lumières filent.
Seule sur le quai n°7, j'attends l'embarquement qui m'est destiné. Avec pour compagnie les pages blanches de mon bloc sténo et la mine usée de mon crayon HB. Le graphite s'effrite ardemment sur les lignes vierges, au loin le paysage semble s'étouffer au butane et aux brouillards opaques des rejets de propane.
La voix soul s'amplifie dans mes écouteurs ; une envie soudaine de contrer la musique criarde de ces poupées a 2 balles, crachée par le haut parleur gris métal. "Look into the dark night, I'm dancing in the shadows with you, there's a world waiting out there for us to see ..."
Je tourne la tête. Une silhouette semble se démarquer de la pénombre et se dirige à pas feutrés vers moi. Son apparence m'interpelle et me rappelle celle des vieux sud-américains qui se seraient épuisés dans les champs de coton, celle de l'Amérique oubliée. La moitié de son visage est volontairement dissimulée sous l'ombrage de son chapeau usé, couleur miel. Il s'appuie fébrilement sur ce qui lui sert de canne et s'assied sur le bitume à mes côtés.
"T'attends quelqu'un, petite?"
Son accent m'esquisse un léger sourire.
Sa voix chaude emplit le quai d'étranges échos, témoins d'une gare vierge de toute âme.
"Non m'sieur."
" Moi non plus."
Silence. Ni la gêne, ni la peur ne s'y mêlait. Juste l'envie de partager un moment brut, un moment dénudé et sans artifices. Seul le grésillement du haut parleur osait venir troubler ce mutisme.
"Tu sais, ca fait depuis un bon bout de temps que j'attends plus personne." me sourit-il avec amertume. Il me confie qu'errer et observer sont devenues ses deux activités favorites depuis qu'il s'est vu attribuer la sale étiquette de marginal. "J'suis un peu considéré comme un mort vivant de la société ... Alors mon passe temps c'est de démasquer la personnalité des gens, tapi dans mon coin.." Sa main tremblait. Mais ses yeux pétillaient d'espièglerie. Il regarda l'horizon au loin l'air rêveur, comme si sa vue se gorgeait d'espoir, puis se retourna vers moi. Il plongea ses deux iris bleus chagrineux dans les miens.
" Je vis de ça, je vis des autres, de toute façon il ne me reste plus que ça, vos gestes et vos manies ... Et pis quelque fois, tu vois, je croise des personnes comme toi, qui m'offre de leur temps. Rien qu'un peu. Pour continuer à exister encore. J'suis si invisible que ça ? J'vous demande rien d'autre qu'une parcelle de temps ... Juste un p.."
Ses yeux perlaient de fatalité. Il réussit tout de même à m'adresser un minuscule sourire : "Te fie pas à ces larmes, tu sais, j'suis pas si mélodramatique que ça dans l'âme".
Le bruit sourd du train bourdonna soudainement dans la gare.
"Je crois que c'est pour moi." lui murmurais-je, le coeur serré.
Il me fixa longuement de ses yeux humides et finit par me sourire : "Bonne route, petite". Il me prit la main, la caressa de ses doigts usés et s'en alla. Il ne se retourna pas.
Une fois montée dans mon compartiment, je me mis précipitamment à la vitre et colla mon nez à la fenêtre, cherchant sa silhouette sur le quai. Juste pour lui faire un signe. Juste pour lui montrer que oui il existait bel et bien encore. Mais son ombre avait déjà disparu derrière les poteaux ternes de la station madrilène.
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